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mercredi 8 juin 2011

Halte aux méthodes du néomanagement !

Halte aux méthodes du néomanagement !

LEMONDE | 30.05.11 | 13h56  •  Mis à jour le 30.05.11 | 14h34
Dans cette époque rude et désenchantée, si la vie quotidienne de beaucoup d'entre nous se révèle de plus en plus sombre, il faut avoir conscience qu'il ne s'agit pas là d'un fait du hasard, d'une fatalité tombée du ciel.
La dureté des temps (souffrance au travail, isolement, fatalisme, dépression) est chaque jour renforcée par l'action de personnages dont la médiocrité et la terne banalité contrastent avec l'intensité du mal qu'ils font. Petits hommes gris à la Simenon, ils représentent la matérialisation finale du cauchemar imaginé par Robert Musil dans L'Homme sans qualités (Seuil, 1979). Ces agents de la tristesse opèrent dans des domaines de plus en plus étendus, mais il en est certains où leurs méfaits sont assez récents et particulièrement choquants : l'éducation et la santé en font partie.
Ils se présentent en général comme des "managers", des gestionnaires d'un nouveau genre et viennent prendre la place des "anciens" dans des établissements scolaires, des hôpitaux, des centres médico-psycho-pédagogiques, des instituts médicaux-éducatif (IME), etc.
Ordinateur et pointeuse en poche, ils ont pour mission d'apurer les comptes et de "remettre au travail" le personnel. Avec eux, plus de "feignants", d'"assistés", de "privilégiés" (certains ont dû télécharger récemment le portrait de Laurent Wauquiez en fond d'écran...). Ils appliquent le règlement, tout le règlement, rien que le règlement.
Or dans ces endroits singuliers où l'on soigne et où l'on apprend, l'essentiel se passe justement à côté du règlement. Pas contre, mais en dehors. Dans un hôpital, dans un centre psy, la qualité des soins dépend avant tout de la relation avec le patient. Elle passe par l'écoute, le dialogue, le regard, l'attention, et le pari partagé. Une minute peut valoir une heure, une heure une journée, une journée une vie. Aucun logiciel ne peut traiter ce genre de données.
Dans les centres médico-psychopédagogiques, les écoles, collèges et lycées, les objectifs chiffrés, les fichiers, les classements et catégories administratives ne peuvent cadrer avec des parcours d'élèves et patients multiples, complexes et singuliers. Ici, le travail a à voir avec le désir et le lien. Qui peut prétendre quantifier et rationaliser cela ? Nos petits soldats du management se méfient, eux, du vivant, de la complexité, de l'insaisissable. Ils haïssent cela même, car ces notions les empêchent de compter en rond. Ils n'ont qu'un mot à la bouche qu'ils répètent tel un mantra : "laloi, la loi, la loi."
Et l'on soupçonne, derrière ce formalisme, derrière leur apparente froideur, quelque chose de sombre et malsain. On connaît en psychanalyse et en psychopathologie ce phénomène d'obéissance stricte à la loi qui passe par l'effacement du sujet, définition même de la jouissance. Ces personnages, Lacan les appelait des "jouis-la-loi".
Ils ne se réfèrent qu'aux représentations réglementaires et légales du vivant ; mais la complexité du vivant, qui est la matière même de ces lieux de soins et d'éducation, n'est pas toute représentable. Par ailleurs, la loi dont ils parlent n'est pas la loi comme champ concflictuel. Ce qu'ils nomment respect de la loi n'est autre qu'une obéissance qu'ils exigent comme une simple compétence, au même titre que savoir lire ou écrire.
Plus d'espace, du même coup, pour la pensée critique et l'autonomie. Dans leur esprit, l'autonomie doit se transformer en pure autodiscipline, ce qui fait d'eux de petits soldats de la mise en place d'un pouvoir arbitraire. Dans leurs tableaux et leurs contrats d'objectif, l'essentiel leur échappe. Au point de susciter des effets "contre-productifs" - pour utiliser leurs termes.
A force de vouloir imposer de la rationalité, en contrôlant les horaires, en voulant rentabiliser chaque minute (chaque euro d'argent public dépensé...), en quadrillant les services, en instituant des rôles de petits chefs et sous-chefs, c'est la contrainte qui devient la règle, épuisant le désir et l'initiative des salariés.
Obligés de travailler dans un univers panoptique où tout est mesurable et transparent, ils perdent le goût de leur métier, s'impliquent logiquement moins, et souffrent au quotidien.
Ces méthodes de management sous la pression sont suffisamment élaborées (en provenance des Etats-Unis pour la plupart) pour savoir jusqu'où ne pas aller trop loin, éviter des dérives qui se retourneraient contre leurs auteurs. Ils savent harceler sans dépasser la limite légale.
Ces auteurs eux-mêmes, petits chefs psychorigides, médiocres et sans aucune envergure spirituelle, sont parfaitement fuyants. Il est impossible d'engager une discussion contradictoire avec eux car ils ignorent tout du funeste dessein qu'ils servent jour après jour. Ils sont les aiguilleurs d'un train dont ils ne maîtrisent ni la puissance ni la destination.
Petits hommes méprisables et benêts qui participent à un processus qui les dépasse. Ce néomanagement pour lequel l'homme devient une ressource impersonnelle et interchangeable prépare les fondements d'une société que l'on voit se dessiner chaque jour de plus en plus clairement, où les critères économiques font la loi, et où la loi écrase la vie.
Les grands changements sociaux, ceux qui vont dans le sens de la tristesse et de la restriction des libertés, ne se passent jamais du jour au lendemain, de façon soudaine, comme on franchit le Rubicon. Ces bouleversements se préparent dans la durée, lentement, discrètement. Et c'est bien de cette façon que la petite armée de ces hommes sans qualités est en train de préparer le terrain d'une société brutale et obscure.
Pour continuer notre travail, dans ces lieux vitaux, il nous faut résister. Mais résister au nom de quoi ? Comme ce pouvoir s'attaque directement à la vie, c'est la vie elle-même qui devient résistance.

Ouvrage : "Organismes et artefacts : vers la virtualisation du vivant ?" (La Découverte, 2010).

Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste
Article paru dans l'édition du 31.05.11

Halte aux méthodes du néomanagement !

L'invasion des petits chefs gestionnaires.

jeudi 25 novembre 2010

Le fameux livret...

Quelques infos indiquant que les données condidentielles du Livret personnel de compétences (LPC) suivront nos élèves jusqu'au Pôle Emploi ANPE...
 
(Prochainement : le rôle discret du LPC pour évaluer les professeurs à partir des résultats de leurs élèves.)
 La vidéo du cartable de Big brother, Film de 1999 dénonçant ce qui allait se mettre en place, voulu par la Table Ronde des Entrepreneurs : 
Une autre analyse du LIVRET PERSONNEL DE COMPETENCES.... afin de ne pas être instrumentalisé....
Non content d’avoir imposé, en douce et sans aucun débat public, le fichage dès l’âge de 3 ans et celui de tous les enfants scolarisés jusqu’à 35 ans après leur immatriculation forcée, la même méthode autoritaire est employée aujourd’hui, par l'Education Nationale,  pour déployer, doucement mais sûrement, le LPC — pour « Livret personnel de compétences ».
La Ligue des Droits de l'Homme  a révélé l’existence de deux nouveaux textes: un arrêté et une circulaire qui définissent les finalités de ce « LPC », attribué à tous les individus scolarisés, de la maternelle au lycée. Un « livret personnel des compétences » existait déjà depuis 2008, passé complètement inaperçu. Un « livret de compétences » expérimental existe également. Sa phase d’expérimentation, prévue de 2010 à fin 2012, semble le destiner uniquement aux collèges et aux lycées. Rappelons que Base élèves aussi a été lancé en phase « expérimentale », en 2005. Mais aucun bilan public n’a été publié, aucune concertation n’a été mise en place pour imposer ensuite le dispositif à toute la France. Ainsi, jouant sur le flou entre le « livret » et « livret personnel », avant même que l’expérimentation arrive à son terme, l’État utilise déjà un livret des compétences au collège et dans le premier degré (le LPC), et élargira bientôt son usage sous forme numérique !
  • Arrêté du 14 juin 2010 (JO du 1er juillet) «relatif au livret personnel de compétences», qui décrit les différentes « compétences » acquises, selon une méthode discriminatoire: en mode binaire (0 ou 1, oui ou non, blanc ou noir, date ou pas date…). Elles seront validées au niveau de chacun des trois paliers suivants du parcours scolaire : palier 1, fin de CE1; palier 2, fin de CM2; palier 3 : fin de la scolarité obligatoire.
  • Circulaire du 18 juin 2010 (publiée le 8 juillet) sur la «Mise en œuvre du livret personnel de compétences». Un texte qui «informe» (sic) de «l’utilisation prochaine d’une nouvelle application numérique développée sous environnement Sconet, appelée Livret personnel de compétences (LPC)».
En ce qui concerne la mise en oeuvre du LPC, la circulaire du 18 juin précise:
« Le module collège de l’application LPC sera disponible dans tous les établissements à la rentrée scolaire 2010. Un module propre au premier degré sera disponible à la rentrée 2011 afin de garantir la continuité de la prise en compte des résultats des élèves au long de la scolarité obligatoire. »
Insistons aussi sur le flou artistique et réglementaire concernant les termes utilisés. Outre le fait que le livret personnel de compétences et le nouveau LPC se distinguent mal du «livret de compétences expérimental», évoqué dans une précédente circulaire de décembre 2009 et prévu par la loi de novembre 2009 (relative à l’orientation et à la formation tout au long de la vie), ce dernier livret se confond lui-même avec le «passeport orientation et formation» prévu par cette même loi. Verbatim de la circulaire du 18 juin 2010 :
«Ce livret expérimental inclut le livret personnel de compétences parce qu’il recense les compétences acquises en formation initiale (enseignements, activités éducatives) mais son périmètre est sensiblement plus large car il mentionne aussi les compétences acquises en dehors du champ scolaire (réalisations et engagements des jeunes hors des établissements, expériences de découverte des voies de formation et du monde professionnel).»
Bref, comme le remarque la section toulonnaise de la LDH, l’apparition de cette nouvelle application numérique provoque les questionnements habituels:
  • qu’en est-il du respect des droits des personnes (droit à l’information, droit d’opposition, droit d’accès et droit de rectification) ? (articles 38, 39 et 40 de la loi informatique et libertés);
  • où les nouvelles données (les évaluations des acquis) seront-elles stockées ? qui y aura accès ?
  • quelles spécifications ont été communiquées à la Cnil ?
La généralisation du « passeport », l’autre livret expérimental, posera le problème de l’interconnexion entre les domaines de l’Education et celui de Pôle emploi…
Enfin, il est intéressant de noter que les compétences et les acquis étaient des données liberticides  retirées hier de Base élèves , pour être aujourd’hui rassemblées dans ce «Livret personnel de compétences».
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Analyses complémentaires

–> Lire les nombreux documents publiés le 9 juillet par la LDH de Toulon dans ses articles LPC : nouvelle application numérique et vieilles questions et Du livret personnel de compétences à l’application numérique LPC.
–> «Le livret scolaire et le livret personnel de compétences (LPC), premiers maillons du « fichage des compétences à vie » (pdf) : un document du CNRBE, extrait de notre dossier « Autres fichiers de l’EN« .